J’écris des nouvelles

Je ne vais pas vous parler de rédaction web optimisée SEO dans cet article. Je vous propose plutôt de lire l’une des nouvelles que j’ai écrites, histoire de vous donner une idée plus large de mon style rédactionnel et de vous proposer un contenu qui sort de l’ordinaire (et que les robots des moteurs de recherche ne trouveront probablement jamais, vu qu’il n’est pas du tout optimisé pour le coup !)

Bonne lecture 🙂

Crédit photo : Taili Samson – UNSPLASH

[E]mue

Installe-toi confortablement dans un coin de ta tête, imagine que tu t’allonges sous un pommier. Ferme les yeux et oublie un instant le monde extérieur, je vais te raconter une histoire.

***

Nous sommes un soir de juin 2001, alors que je terminais mon semestre Erasmus à Helsinki. J’avais 24 ans et je m’en souviens comme si c’était hier.

J’étais sortie avec mon ami Esa, qui terminait à l’époque ses études d’erpétologie. Nous avons dîné – lui copieusement mais moi je n’avais pas très faim ces derniers temps. Je devais me résoudre à retourner prochainement en France après 6 mois exceptionnels en Finlande, ce qui me déprimait un peu. Nous avons ensuite déambulé dans son quartier en bavardant et avons totalement oublié l’heure. À cette époque de l’année, le soleil ne se couche pas dans cette région du globe. C’est un peu déconcertant.

Comme le dernier tramway qui devait me ramener vers ma cité universitaire était passé depuis longtemps, Esa m’a proposé de me laisser sa chambre, tandis qu’il dormirait dans le canapé du salon. J’ai accepté bien volontiers. J’étais un peu gênée de débarquer dans son appartement et de risquer de déranger ses colocataires à cette heure tardive, mais Esa m’a assuré que cela ne poserait aucun problème. Arrivés chez lui, Esa m’a présenté ses colocataires, qui étaient tous encore éveillés.

En fait, Esa vivait seul. Mais son petit appartement était un véritable royaume de terrariums, de bocaux et de livres empilés, parsemé de sachets de bonbons et de nourriture en pépites. Grenouilles, lézards et autres animaux étranges formaient son groupe de colocataires. Dans sa chambre, juste derrière la tête du lit, se trouvait un gros cube de verre posé sur un bureau. On aurait dit un aquarium sans eau ni couvercle. Il contenait quelques branches, des morceaux de coton et ce qui ressemblait à des restes d’un squelette de petit rongeur. Et un immense python gris et orange.

Esa s’est penché au-dessus du reptile, lui a murmuré quelques mots doux en finlandais puis l’a délicatement saisi sous la tête et au milieu du corps, soit environ un mètre plus loin, et l’a déposé sur ses épaules. Il m’a présentée Kaa, son python femelle fétiche. Elle était pratiquement immobile et fixait le vide avec ses yeux ternes. Il m’a expliqué qu’elle était contrariée en ce moment : elle était en phase d’anorexie et n’arrivait pas à enclencher sa mue. Les serpents se privent en effet de nourriture avant chaque mue afin de pouvoir s’extraire de leur ancienne peau.

Esa m’a fait part de son inquiétude car c’était la première fois qu’il voyait Kaa dans cet état et il ne pouvait pas l’aider. Il fallait qu’elle trouve seule un petit caillou ou un bout de bois pour frotter l’extrémité de sa tête afin de commencer à se dégager de sa peau morte et laisser place à la nouvelle couche. Elle était donc susceptible de faire un petit tour en-dehors de son bocal cette nuit-là pour chercher ce dont elle avait besoin. Mais il ne fallait pas que je m’inquiète : elle n’était pas venimeuse.

Etrangement, je ne m’inquiétais pas de savoir que j’allais passer la nuit seule avec un immense python contrarié. Esa se tenait toujours devant moi, Kaa nonchalamment posée autour de son cou. Sa tête triangulaire s’était redressée vers moi, comme si elle attendait quelque chose. Ou comme si elle voulait plutôt me dire quelque chose. Elle a sorti sa langue fourchue et l’a rentrée aussitôt. J’ai approché ma main du sommet de sa tête, mais je n’ai pas voulu la toucher. Elle m’a fixée un instant de son mystérieux regard laiteux et s’est simplement coulée hors des bras d’Esa, qui l’a doucement redéposée dans son cube de verre.

J’ai toujours été fascinée par les serpents. En voir un de si près a été un instant exceptionnel. Pourtant, je me sens encore aujourd’hui incapable de les toucher : le simple fait d’imaginer la sensation de leur peau, que j’imagine froide et visqueuse, me fait froid dans le dos.

Esa m’a souhaité bonne nuit, a quitté la chambre en fermant doucement la porte et je me suis préparée pour la nuit. J’ai retiré mes vêtements et n’ai gardé pour dormir que mon t-shirt orange et gris. Je me suis assise dans le lit, face à la fenêtre. Il n’y avait pas de volets, juste des rideaux qui avaient un jour été opaques et la chambre baignait dans la douce lueur du soleil de minuit. Je suis restée un moment à regarder ce magnifique reptile enroulé autour de sa tête. Je n’étais même pas angoissée à l’idée d’être peut-être réveillée plus tard dans la nuit par le contact de cette bête immense susceptible de me toucher, voire de m’étouffer. J’étais au contraire étrangement apaisée, comme cela ne m’était pas arrivé depuis une éternité.

Je me suis alors allongée et endormie presque instantanément. J’ai fait des rêves extraordinaires… Cette nuit passée auprès du python femelle a probablement été la plus reposante de ma vie. Quand je me suis réveillée, au moins 9 heures plus tard, alors que le soleil qui ne s’était pas couché était déjà bien haut dans le ciel, j’étais incroyablement détendue. J’avais comme une nouvelle peau, plus légère. Je me suis étirée et ai lézardé un peu sous la couette, puis me suis assise pour regarder le bocal de Kaa. Elle était toujours là mais avait modifié dans la nuit la savante configuration de son enroulage. Elle avait peut-être même fait une promenade dans la chambre. Je ne le saurai jamais.

J’ai remarqué que ses écailles étaient nettement plus luisantes que la veille et qu’un long tube translucide était déposé à l’intérieur le long de la paroi vitrée. Je me suis levée, me suis approchée et ai penché ma tête au plus près. J’étais irrésistiblement attirée, j’ai glissé une main mais me suis rétractée à quelques centimètres des yeux clos de Kaa. Non pas par appréhension mais parce que je ne voulais pas la tirer de son précieux sommeil. Je sais combien les serpents apprécient leur tranquillité et détestent être dérangés.

Esa a frappé à la porte un court instant plus tard. Constatant d’un coup d’œil la présence du tube de peau morte, son visage s’est éclairé et il m’a pris dans ses bras de joie ! A ma grande surprise, il m’a chaleureusement félicitée pour l’accomplissement de la mue, m’expliquant que Kaa avait dû se sentir en sécurité avec moi et qu’elle avait fini par trouver l’objet adéquat pour frotter le bout de sa tête.

Peut-être qu’il a dit cela juste pour me faire plaisir, ou qu’il croyait vraiment que ma présence avait pu aider son python fétiche, ça non plus, je ne le saurai jamais, mais peu importe. Moi aussi, cette-nuit là, je sentais que j’avais changé au fond de moi. Et j’avais surtout une faim incroyable !

Je l’ignorais encore à cet instant, mais ce fut pour moi la première d’une série de mues récurrentes. Aujourd’hui encore je laisse régulièrement des couches entières de vie derrière moi, semblables à des peaux mortes vouées à disparaître dans la nature. Le processus est parfois rapide et indolore, parfois lent et difficile, mais je parviens toujours à trouver mon caillou pour passer à l’étape suivante.

***

Voilà, maintenant tu peux ouvrir les yeux. Tu as fait une belle pause sous le pommier, et moi je te regarde, enroulée autour d’une branche au-dessus de ta tête. Je t’invite à cueillir une pomme, ou à ramasser un petit caillou, c’est comme tu veux…

 

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